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Traque d'opposants en Egypte: des juges enquêtent sur une société de cybersurveillance française
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le 22 décembre 2017

Des juges français ont lancé de nouvelles investigations sur un système français de cybersurveillance, soupçonné d'avoir servi la vague répressive contre les opposants du régime du président Al-Sissi en Egypte, et déjà au coeur d'une enquête pour son rôle dans la Libye de Kadhafi.

Cette enquête, ouverte pour "complicité d'actes de torture et de disparition forcée" et instruite au pôle "crimes contre l'humanité" à Paris, fait suite à une nouvelle plainte de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) et de la Ligue des droits de l'Homme (LDH).

Les deux associations accusent l'entreprise Nexa Technologies, qui a commercialisé le logiciel mis au point par la société Amesys, d'avoir vendu du matériel de cybersurveillance au régime d'Al-Sissi pour l'aider à traquer ses opposants.

Amesys est déjà au coeur d'un dossier, instruit par ce pôle de magistrats et d'enquêteurs spécialisés, pour avoir fourni du matériel similaire à la Libye sous le régime de Mouammar Kadhafi.

"En ouvrant une information judiciaire, le parquet de Paris reconnaît la gravité des faits allégués, permettant aux associations de se constituer parties civiles et ouvrant la possibilité à des victimes égyptiennes de se constituer parties civiles et venir témoigner en France", ont relevé la FIDH et la LDH dans un communiqué commun.

Selon le Cairo Institute for Human Rights Studies, une ONG qui soutient leur démarche, cette vague répressive s'est notamment concrétisée par "plus de 40.000 prisonniers politiques en détention en Egypte" sous le régime Al-Sissi.

La plainte des deux ONG s'appuyait sur une enquête de Télérama publiée en juillet. Le magazine y révélait la vente, en mars 2014, par d'ex-dirigeants d'Amesys opérant derrière deux nouvelles entités, d'un système d'écoutes à 10 millions d'euros pour lutter - officiellement - contre les Frères musulmans, l'opposition islamiste en Egypte.

- Traque en temps réel -

Appelé "Cerebro", ce programme permet de traquer en temps réel les communications électroniques d'une cible, à partir d'une adresse mail ou d'un numéro de téléphone par exemple. Il s'agit d'une version actualisée de celui vendu en 2007 par Amesys, à l'époque filiale de Bull, au régime de Kadhafi en Libye.

La nouvelle enquête devra déterminer si un lien entre l'utilisation de la surveillance et une répression massive peut être démontré.

Pour cela, elle devra établir en premier lieu quand a été signé ce contrat, quelles étaient ses modalités ainsi que le contenu de l'outil et s'il a bien été rendu opérationnel.

Dans un second temps, "il s'agira aussi de donner la voix aux Egyptiens car on sait que des personnes de la société civile, des activistes ont été arrêtés puis torturés grâce à la surveillance électronique", a expliqué à l'AFP Me Clémence Bectarte, une des avocats de la FIDH.

"C'est le premier dossier ouvert en France en compétence universelle qui concerne l'Egypte", s'est-elle félicité.

"On sait que l'arme de la surveillance, présentée comme un outil de lutte contre le terrorisme islamiste en Egypte, est en réalité destinée à surveiller les opposants et toutes les voix contestataires", a-t-elle ajouté.

Le dossier libyen, qu'avait révélé le Wall Street Journal en 2011, avait débouché sur la première plainte de la FIDH et de la LDH. Dans l'enquête qui s'en était suivie, la société Amesys n'a pas été mise en examen à ce stade, mais placée le 30 mai sous le statut intermédiaire de témoin assisté, pour "complicité d'actes de torture".

En 2013, des victimes libyennes du régime de Kadhafi avaient raconté aux juges français comment elles avaient été identifiées, interpellées puis torturées. Selon une source proche du dossier, certaines auraient apporté la preuve qu'elles avaient été arrêtées après avoir fait l'objet d'une surveillance via le système Eagle, prédecesseur de Cerebro.