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En Afrique du Sud, le président
par AFP,
le 31 mai 2020

Pour ses amis, il est l'homme de la situation, solide capitaine dans la tempête sanitaire. Pour ses ennemis, un tyran au petit pied fossoyeur des libertés et de l'économie ou un apprenti sorcier qui joue avec la vie des ses concitoyens.

Applaudi lorsqu'il a plongé son pays sous confinement pour enrayer la pandémie de coronavirus il y a deux mois, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a lentement vu son étoile pâlir, au point de devenir la cible de toutes les critiques.

"Initialement, tout le monde a approuvé le confinement", résume l'analyste politique Ralph Mathekga. "Mais le gouvernement (...) a vu sa légitimité s'éroder quand la population a commencé à s'irriter des mesures les plus strictes".

Avec plus de 30.000 cas et 650 morts, l'Afrique du Sud est le pays d'Afrique subsaharienne le plus touché par le Covid-19.

Depuis deux semaines, l'épidémie a progressé rapidement. Mais, sous la menace d'une récession historique et d'une grave crise sociale et alimentaire, le chef de l'Etat n'a eu d'autre choix que d'accélérer le retour à la normale.

Dès lundi, le pays va descendre au niveau d'alerte sanitaire 3, qui sonne le redémarrage progressif de la plupart des secteurs d'activité, de la réouverture des écoles et des églises.

"Le président (...) est sous pression de tous les côtés et contraint de céder", observe Ralph Mathekga.

Sur sa droite, l'Alliance démocratique (DA) a regretté que l'assouplissement du confinement intervienne "trop tard pour des millions de Sud-Africains qui ont déjà payé le prix fort des hésitations du gouvernement".

- Choc économique -

"Ce confinement coûte chaque jour 13 milliards de rands (670 millions d'euros) à notre économie", a ajouté le patron de la DA, John Steenhuisen, en dénonçant les décisions de "gens autoritaires" qui "mettent notre démocratie en danger".

Sur sa gauche, le trublion des Combattants pour la liberté économique (EFF) Julius Malema a lui jugé l'allègement des contraintes trop rapide. "Nos grands-mères vont mourir comme sont mortes les grands-mères d'Italie", a-t-il mis en garde.

Deux ans après son arrivée à la barre de l'Afrique du Sud, voilà donc le modéré Cyril Ramaphosa, 67 ans, pris entre deux feux politiques, étant écartelé entre ses devoirs de protéger la santé publique et d'assurer la survie de son économie.

En difficulté depuis la crise financière de 2008, l'Afrique du Sud a été touchée par le virus en état de récession, avec une monnaie en dégringolade, un chômage endémique (29%) et un taux de pauvreté qui en fait le pays plus inégalitaire du monde, dixit la Banque mondiale.

Et même si le chef de l'Etat a promis de débloquer une enveloppe de 500 milliards de rands (25 milliards d'euros) pour absorber le choc de la pandémie, les experts sont unanimes: les dégâts seront considérables.

"Des entreprises vont disparaître", prévient l'économiste Sifiso Skenjana, de la firme IQ Business. Le Trésor a d'ailleurs lui-même anticipé une saignée de 2,5 millions d'emplois et un recul de 30% du niveau des salaires.

Après les neuf années de la présidence calamiteuse de Jacob Zuma (2009-2018), l'ex-syndicaliste devenu millionnaire, Cyril Ramaphosa avait pourtant réussi à redorer le blason, terni par la corruption, du Congrès national africain (ANC).

- "Consensus" -

Sous sa bannière, le parti de Nelson Mandela a conservé sa majorité absolue aux élections législatives de 2019.

Mais à peine un an plus tard, la pandémie de Covid-19 menace déjà l'autorité du chef de l'Etat sur le pays et sur son parti.

"S'il ne satisfait pas les milieux d'affaires, la classe moyenne noire et les pauvres, il ne pourra plus compter que sur l'ANC, où il n'a jamais été apprécié", estime Ralph Mathekga, rappelant l'existence d'une puissante minorité pro-Zuma dans le parti.

Professeure de sciences politiques à l'université de Stellenbosch, Amanda Gouws prédit, elle, que les qualités de rassembleur de Cyril Ramaphosa lui permettront de sortir de la crise.

"C'est un stratège qui aime unir les gens derrière lui", juge-t-elle, "imaginez le désordre qui règnerait si Jacob Zuma était toujours à la tête du pays..."

La semaine dernière, le chef de l'Etat a ainsi reconnu des erreurs dans la gestion de la crise. "Certaines mesures que nous avons adoptées étaient peu claires, certaines contradictoires et d'autres mal expliquées", a-t-il concédé.

Il est toutefois resté ferme sur la plus critiquée, l'interdiction de la vente des cigarettes, qu'il a refusé de lever au nom des "risques sanitaires". Le combat de Cyril Ramaphosa s'annonce difficile, y compris devant la justice.